TABLEAU DU PEINTRE AGIM ZAJMI
Un essai d’appréciation et de réflexion
Par Xhevahir Shtupa
Une composition épique. Une épopée héroïque. Pour un événement historique réel. Deçiq, le 6 avril 1911. Un combat et un héroïsme rares que le « Peintre du peuple » Agim Zajmi a immortalisés dans ce tableau, à la fois symbolique et identitaire dans son contenu et sa forme.
Il évoque également un groupe sculptural monumental, avec pour protagonistes tous les combattants autour de Dede, le socle étant la forteresse (une résistance séculaire) et le drapeau, au sommet, symbolisant la victoire actuelle. Mais s’y trouvent aussi les désirs, les objectifs, la fierté et l’essence nationale. L’ensemble ressemble à la scène finale d’un spectacle dramatique.
Ces qualités et d’autres encore font de ce tableau une œuvre d’art exceptionnelle.
Une épopée en couleurs et en lumière. Une scène de courage et d’héroïsme gravée dans le temps. Deçiq, le 6 avril 1911. Une bataille et un héroïsme rares que le peintre du peuple Agim Zajmi a immortalisés dans ce tableau à la fois symbolique et identitaire, tant dans sa forme que dans son contenu.
Les combattants continuent à tirer. Trois d’entre eux soulèvent le Flamuri i Parë i Lirisë(premier drapeau de liberté). Sur le mur de la Kalaja(château), près de ses fondations, le sang des héros tombés tout juste flotte comme une vague rouge…
Ah, Baca Dedë !(Oh, Père Dedë!) Comment as-tu supporté la douleur de voir ces jeunes tomber un à un, le drapeau à la main ?… Ah oui ! La force t’a été donnée par leur désir et leur serment que le flamuri shqiptar s’élève là, parmi la fumée et les flammes de la poudre. Les jeunes braves de Malësia (Montagnes albanaises autour des villes de Shkodër), combattant côte à côte, tombés dans la fleur de l’âge, t’ont donné la force de supporter la douleur et de continuer le combat jusqu’à l’accomplissement de l’objectif. Ils t’ont transmis l’honneur et la fierté, à toi et à toute Malësia. Ils ont combattu et sont tombés pour Shqipëria(l’Albanie).
Regardons le tableau. Les combattants continuent à tirer. Trois d’entre eux lèvent le Flamuri i Parë i Lirisë (Le premier drapeau de la liberté), là-haut, sur le sommet de Bratilë, à Deçiq(actuellement autour de la municipalité de Tuzi, à Montenégro). Un jeune combattant, fusil levé, exulte devant la victoire. Elle est arrivée. Deda salue le drapeau et annonce à Malësia et à l’Albanie la victoire à coups de revolver.
Le groupe de combattants ressemble à des rochers sur un rocher, tous ensemble, comme une forteresse sur la Kalaja(le château) . Le mur de la Kalaja… Près de Deda, à sa gauche, un combattant au xhamadan (gillet traditionnel albanais) flamboyant, le cœur prêt, armes à portée de main. Le tambour, quelques heures plus tôt, a lancé l’appel au combat.
Même maintenant, on semble entendre les cris : « Mbi ta ! Mbi ta, burra! Bini bij të këtij vatani ! »(Par‑dessus ! Par‑dessus, hommes ! Tombez, fils de cette patrie !) Les fils frappent. Le bruit des armes ne cesse pas. Les voix des combattants, les soupirs. Le tambour gronde et résonne au loin… Une atmosphère de guerre. L’odeur de la poudre. Le sang en vagues et le drapeau qui passe de main en main… L’albanité mise à l’épreuve, pour qu’elle ne se perde pas. La bravoure combat avec fusil et main, tombant là, dans le champ de l’honneur. Et le drapeau… s’est levé.
À ce moment, le tambourinaire fixe le revolver de Deda, prêt à accompagner et diffuser, au rythme du tambour, la nouvelle de la victoire. L’un des porteurs de drapeau arrête son regard sur la bouche du revolver de Dedë Gjon Luli. Des regards, des éclairs, qui se rencontrent un instant, entre une main qui n’a pas faibli pour la Liri(liberté) et un revolver annonçant la Liri.
À gauche du tableau, un troisième jeune combattant observe le combattant près de Deda, son xhamadan rouge, et le porteur de drapeau à ses côtés. Le porteur de drapeau, xhamadan ouvert, la poitrine caressée par le vent de la Liri, croise sa main droite avec celle du compagnon et fixe le drapeau qu’ils viennent de hisser. Les cœurs battent à l’unisson. Heureux est celui qui vit de tels instants !
Moi aussi, à cet instant, je contemple ce xhamadan au centre du tableau et médite… Mes yeux parcourent les quatre coins. Si je les reliais par des diagonales, où serait le point de rencontre ? Regardons… Il se trouve au cœur de cet homme. Là est le centre du tableau, mathématique et symbolique. La ligne de symétrie part de la base, passe par l’autre combattant au xhamadan rouge, traverse les mains des deux porteurs de drapeau et se termine sur le drapeau.
Le Malësor porte l’albanité dans son cœur.

« Por nuk u shuejt edhe, jo, Shqyptarija:
Lodhun prej hekrash qi mizori i njiti,
Lodhun prej terri ku robnimi e qiti,… »
N. Mjeda, « Liria », vers 71-73
(Mais, l’Albanie ne s’est pas éteint:
Épuisée par les fers que la cruauté avait forgés,
Épuisée par l’obscurité où l’esclavage l’avait plongée,…
Poème de N. Mjeda, « La libérté », vers 71-73)
L’héroïsme est dans le sang. Le cœur intrépide met l’esprit, la main et l’âme en action… La main lève alors le drapeau, là-haut, et les cœurs des combattants exultent. Nous jubilons aussi. Nous apprécions les sacrifices, honorons l’héroïsme et gardons pour l’éternité leur sang.
Chaque fois que je participe aux toasts mokrare, à la fin, en l’honneur de notre drapeau national, je me souviens de « l’Héroïsme de notre peuple à travers les siècles », de la bataille de Deçiq, de Dedë Gjon Luli et des braves tombés là, drapeau en main… « Flamuri valoftë, në duart e shqiptarëve qëndroftë ! »(Que le drapeau soit au vent, dans les mains des albanais qu’il y reste) Ce vœu, expression de l’essence de notre esprit, de notre identité et de notre idéal national, me renvoie à ce tableau, cette scène rare de héroïsme et de triomphe.
Concentrez vos regards, je vous prie, sur tous les combattants victorieux de cette bataille historique ! Focalisons-nous maintenant sur le porteur de drapeau : quelle beauté ! La bravoure est belle. L’idéal est beau. La jeunesse est belle. La Liri est belle. Voyons son xhamadan : rouge comme le sang, avec des galons noirs, écho du drapeau. La chanson populaire : « Xhamadani kuq si gjaku, kuq si gjaku »(gillet rouge comme le sang, rouge comme le sang).
Le sang et le drapeau. Le sang et la liberté. Là, à Deçiq, sept braves ont versé leur sang, sept jeunes hommes, sept fils valeureux (« O i meri i nanës, oh!… »(Ô le fils de la mère, oh !…) comme sept Omeres tombés dans les Lugje t’Verdha (fleurs jaunes)). Sept martyrs, pour que le huitième lève le flamurin fitimtar (le drapeau victorieux) au sommet. Leur sang est précieux, sacré et à jamais inoubliable. Qu’il demeure inoubliable !
L’héroïsme coule dans leur sang. Et le cœur qui ne tremble pas, le cœur héroïque, met l’esprit, la pensée et la main en action… Et la main soulève alors le drapeau bien haut, là au sommet, et les cœurs des combattants exultent. Nous exultons avec eux. Nous évaluons leurs sacrifices, leur héroïsme, et honorons pour l’éternité leur sang versé.
Chaque fois que je participe aux dollitë mokrare(verres rouges couleur sang), quand le verre est levé, à la fin, pour notre drapeau national, je me souviens, depuis “Heroizmi i popullit tonë në shekuj”(l’héroizsme de notre peuple durant des siècles) aussi de la bataille de Deçiq, de Dedë Gjon Luli et des braves qui tombèrent là, le drapeau à la main… « Que le drapeau flotte, qu’il reste dans les mains des Albanais ! » Ce vœu, qui exprime l’essence de l’âme, de l’identité et de l’idéal national, me fait apparaître, parmi tant d’autres images, ce tableau, cette scène rare d’héroïsme et de triomphe.
Concentrez, je vous prie, encore une fois, vos regards sur tous les combattants, les vainqueurs de cette bataille historique ! Maintenant… focalisons-nous sur le porteur du drapeau : combien il est beau ! Beau est l’héroïsme. Beau est l’idéal. Belle est la jeunesse. Belle est la Liberté. Nous observons son xhamadan ; rouge sang, avec des galons noirs, comme un écho du drapeau lui-même. Chanson populaire : « Xhamadani kuq si gjaku, kuq si gjaku » — le gilet rouge comme le sang, rouge comme le sang.
Le sang et le drapeau. Le sang et la liberté. Et là, à Deçiq, sept braves versèrent leur sang, sept jeunes hommes, sept bons fils (« Ô le fils de la mère, oh !… », comme sept Omeres tombés dans les « Vallées jaunes » (« N’Lugje t’Verdha q’kan’ ra »). Sept martyrs, dont le huitième lèvera, au sommet, le « drapeau victorieux ». C’est pourquoi leur sang est précieux, il est sacré, et à jamais inoubliable. Qu’il reste à jamais inoubliable !
Le porteur du drapeau : un jeune combattant, les bras ouverts sur la Kala (château typique de l’Albanie, souvent une tour construite de pierres et qui tente de résister au temps), sur les rochers et les pierres, comme pour embrasser la Liberté. Son regard, plein d’amour, se porte sur les sommets des montagnes, sur la légendaire forteresse et sur Shkodër Loke (Loke veut dire ville en ancien dialecte de la région de la ville de Shkoder) . Comme un aigle en plein vol… Beauté et grandeur. La grandeur de l’héroïsme. Le poète (Ndre Mjeda), qui a chanté la Liberté, enthousiasmé, dirait : « Quelle beauté majestueuse ! »
Nous ne pouvons partir sans saluer Deda, qui, en 1911, devint le chef principal de la Kryengritja e Malësisë së Madhe (Soulevement de la grande Malësia ). « Dedë Gjon Luli, qui pendant plus de 50 ans fut le cœur, l’esprit et l’âme de tous ces Albanais qui pour la patrie “e banin deken si me le” » (faisaient leur devoir de mourir pour le pays de la manière la plus naturelle) – Ndue Bacaj, Koplik : « Një portret i vogël për të madhin atdhetar Dedë Gjon Luli »(un petit portret pour le grand patriote Dedë Gjo Luli), Référat pour le 100ᵉ anniversaire de sa mort, revue Fjala (la Parole), n°24, novembre 2015, p.6. Lui aussi, son regard est tourné vers nous, vers l’avenir. Quant au revolver de Dedë Gjo Luli ? Il continue de lancer des flammes…
La majorité des combattants, fusil appuyé sur l’épaule et œil sur la cible, observent « Mbi ta… » (sur eux), tandis que les autres suivent du regard leur camarade, le chef et le drapeau. Le porteur du drapeau regarde l’horizon et Deda se tient là, parmi les Malësors (montagnards), revolver en main, le regard tourné vers nous.
Et nous, comprenons‑nous ce qu’il nous dit ? Apprécions‑nous ces sacrifices, ce combat et ce sang versé ? Oui.
Zemrashqiptare.net, Pogradec, 6 avril 2016


